Zone d'ombre...

Cette récente journée de pêche s'annonçait plutôt bien. Le soleil était là, la température agréable et le niveau de la rivière correct. Après avoir enfilé mes waders et mon gilet, changé mon bas de ligne, graissé la pointe de ma soie et vérifié qu'il ne me manquait rien, je m'éloigne tranquillement de mon véhicule. Petite pause sur le pont qui enjambe la rivière, comme toujours, et je constate  la présence de quelques pêcheurs à la mouche sur le parcours. J'aime ça, et même si je ne connais personne j'ai l'impression d'être entre collègues. Je me dirige ensuite vers la berge et choisi d'aller voir vers l'amont, en prenant la précaution de contourner autant que possible les coups pêchés en bordure par les gars en place. Salutations et quelques échanges sur la pêche  du jour au fil des rencontres et je continue de longer la rivière. J'arrive alors sur un secteur où la berge est bien dégagée et observe deux moucheurs en action. Ils pêchent tous les deux en sèche. La surface du lisse qui défile tranquilement à leurs pieds est perturbée par des ronds de plus en plus nombreux : ça gobe ! J'admire l'ensemble un long moment. Je trouve que ça a de la gueule la pêche à la mouche ! N'ayons pas peur des mots : c'est magnifique !!!

Soudain, la tête me tourne. Je commence à voir des étoiles. je titube, me rattrape, manque de m'évanouir ! Je suis ivre ma parole !! Mon rythme cardiaque est anormalement élevé... Puis la terreur, l'angoisse, que dis-je...l'inquiètude, me quitte peu à peu pour laisser place à l'extase. La légère brise qui faisait frémir les feuilles (à moins qu'il n'y ait pas de feuilles en cette saison...bref !) s'est arrêtée comme par enchantement. Je m'allège tout doucement et décide de communier avec la nature. C'est donc logiquement que je me déshabille langoureusement, en commençant par le gilet que je laisse glisser très lentement sur mes bras. Je retire ensuite mes waders, une bretelle après l'autre, puis mes sous-vêtements (une bretelle après l'autre aussi d'ailleurs...). Alors que je valse  entièrement nu dans la végétation rivulaire, la soie de mon moulinet s'entortille autour de mon corps faisant aussitôt virevolter  ma canne dans les airs ! Puis, par une sorte d'effet boomerang ou plus exactement par simple principe du jokari, en raison sans doute de l'elasticité de la soie, le scion de ma 9 pieds vient se loger violemment dans mon arrière train. Je suis tout surpris de ne ressentir aucune douleur après cette épisode d'une violence pourtant sans précédent. Plus de doute, je suis un dieu, un être supérieur : Truitus! Et enfin vient l'apothéose, le bouquet final, la cerise sur le gateau ou encore le ponpon : je cours au ralenti, bouscule mes deux sympathiques compagnons en train de pêcher (enfin de m'observer d'un air relativement inquiet depuis 10 minutes pour être plus précis...) et je me jette gracieusement à l'eau afin de réunir les éléments  majeurs de l'univers que sont la rivière, les poissons et moi... Collé au fond de l'eau, Il aura fallu une heure aux pompiers, en zodiac, pour détecter ma présence grâce à la vision  d'un morceau de ma 9 pieds encore solidement ancrée dans mon cul et dépassant de la surface de l'eau à la manière d'un piquet. C'est donc par miracle que je fus sauvé !   

Si j'ai écrit cette partie de ce petit billet d'humeur en vert caca d'oie, c'est tout à fait volontairement, dans le soucis qu'il se démarque du reste du récit. Il s'agit en effet de la description d'un épisode pathologique relativement gravissime pouvant frapper beaucoup de pêcheurs à la mouche. Il me semble donc indispensable d'en informer le plus grand nombre. Cette maladie est par ailleurs appelée par les plus grands psychanalistes : Le complexe de la larve de trichoptère (CLT). L'origine serait ancrée dans l'enfance, au coeur d'une  relation entre l'ephemera danica (la mère), l'ephemera Vulgata (le père) et le Chiro-gnome (l'enfant futur pêcheur à la mouche). La base du problème repose alors sur les prédispositions du moucheur à se considérer comme un pêcheur supérieur, un académicien, un aristocrate des activités halieutiques connaissant tout sur le bout des doigts, dénigrant tout autre éspèce de bipède qui chercherait à prendre un poisson sans le recours au fouet . Enfin et surtout, il est susceptible d'être convaincu d'incarner un exemple de respect, de savoir, de sagesse et de technique en toutes circonstances. Attention, la maladie est parfois sournoise ! Si les symptômes sont manifestes, les décompensations dramatiques comme celle décrite en vert caca d'oie arrivent brutalement, sans préavis ! C'est probablement ce qui guette l'un des deux pêcheurs présents ce jour là au bord de l'eau et que j'admirais alors qu'il pêchait en sèche.

Je m'explique. Il arborait un équipement des plus onéreux, fort reconnaissable par l'outrageuse visibilité des logos de chaque éléments. Il pêchait remarquablement, avec style et décontraction, assurant toujours des posers délicats. Au premier abord on serait tenter de dire "chapeau l'artiste" ! Malheureusement la suite m'a vite fait changer de point de vue. Lancer parfait, poser en douceur de la petite mouche sèche, gobage discret et ferrage juste comme il faut. Il hurle alors "pendu" ! (aaah la mode du langage...). Le poisson n'offre qu'une maigre résistance avant de rejoindre les mains sèches et râpeuses de notre artiste. Il s'agit d'un ombret. La pêche de l'ombre n'est pas encore ouverte mais on s'entendra bien évidemment sur le fait qu'il s'agit là d'une capture accidentelle (ce n'est pas moi qui dirait quelque chose sur ce point). Le pêcheur tient fermement le poissonnet dans ses mains et s'exclame "regarde ça si c'est joli ! aaah je vais le prendre en photo !". L'ombret est alors posé sur le sol, suffisament éloigné de l'eau pour pas qu'il ne s'échappe (l'hameçon est encore dans sa bouche...). Il fait quelques soubressauts, se cogne un peu partout jusqu'à ce que notre aristo de service le cramponne de nouveau tout en pestant contre son appareil photo qu'il n'arrive pas à extirper de son gilet pourtant dernier cri. Enfin, l'appareil est sorti et l'ombret libéré de l'hameçon. Suit alors une interminable séance de flash pour ce malheureux juvénile. Dur dur d'être une star ! Alors que je ne m'y attendais plus vraiment, le bonnhomme décide alors de remettre son trophée à l'eau. Il est même tout surpris, une fois avoir déposé le poisson dans une flaque du bord, que celui-ci ne reparte pas. Débute donc une superbe séance de ré-oxygénation dans les règles. La victime se retourne plusieurs fois, et gît ventre en l'air. Nouvelle ré-oxygénation, cette fois un peu plus dans le courant, et l'ombret s'en va, enfin plutôt, disons qu'il est emporté par le courant...L'artiste, de son côté, est fier de lui et affiche un sourire béat : "je serais pas capot !". 

J'ai vu tout ça et je suis scandalisé. Que l'on souhaite prendre ses prises en photo, quelque soit leur taille etc... ne me semble pas déplacé (ce serait mal venu que je dise le contraire), mais de grandes précautions doivent être prises. Un poisson trop serré, manipulé avec des mains sèches ou un chiffon, laissé trop longtemps hors de l'eau ou encore déposé sur le sol est un poisson mort ! Il n'y a aucun doute là dessus. Arrêtons de faire n'importe quoi et de nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas. Vive le no kill ! Vive le no kill ! Ah il a belle gueule le no kill ! Mon plus grand tort dans cette histoire c'est de ne pas avoir été expliquer à ce type les conséquences de ses actes. Peut-être m'aurait-il renvoyer chier ? Peut-être qu'il n'y aurait même pas fait attention ? Allez savoir. Il n'empêche qu'en ne disant rien à cet individu je suis sûr de ne pas avoir oeuvré pour que ce type de connerie se produise moins souvent au bord de l'eau. A méditer dans mon coin...

J'éspère vraiment que le mec en question a agi dans la plus grande ignorance, parce que dans le cas contraire, je n'aurais pas assez de vocabulaire ordurier pour lui trouver un qualificatif.

" FLASHHHHHH !".  Immortaliser ça veut dire quoi déjà ?

Nafario.

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